16
J’y parvins au moment même où mon père revenait de sa conférence au château avec l’archidiacre. Comme nous approchions de notre chambre, un jeune homme en sortit, le masseur du hammam qui avait pris soin d’oncle Matteo le jour de notre arrivée à l’auberge. Il nous gratifia d’un sourire radieux et prononça : « Salââm aleikum », à quoi mon père répondit, comme il convenait : « Wa aleikum es-salââm. »
Oncle Matteo était dans la chambre, apparemment sur le point de se changer avant le dîner. Avec son entrain habituel, il nous entreprit dès notre entrée :
— J’ai envoyé le jeune type me chercher une nouvelle jarre de ce fameux baume dépilatoire, le mumum, afin d’en déterminer la composition. Il s’agit tout simplement d’un mélange de piments et de citrons piles dans un peu d’huile l’olive, aromatisé d’une touche de musc pour en rendre l’odeur plus agréable. Nous pourrions aisément en fabriquer nous-mêmes, mais c’est si bon marché ici que cela ne vaudrait pas le coup. J’ai donc demandé au domestique de nous en faire livrer quatre douzaines de petites jarres. Et concernant nos prêtres, Nico, quelles nouvelles ?
Mon père soupira.
— Visconti paraît décidé, en ce qui le concerne, à nous déléguer tous les prêtres présents à Acre. Il lui semble cependant que l’honnêteté exigerait qu’on leur demandât préalablement leur avis, le voyage envisagé étant long et pénible. Il ne s’est donc engagé qu’à leur faire part de notre requête et à réclamer des volontaires. Il nous fera bientôt savoir combien, au bout du compte, le seront effectivement.
L’un des jours suivants, il se trouva que nous étions les seuls clients restants de l’auberge. Mon père en profita pour inviter généreusement le patron à nous faire l’honneur de venir le soir même souper à notre nappe.
— Vos souhaits sont exaucés, cheikh Folo, dit Ishaq, arrangeant les pans de ses amples trousses de façon à pouvoir plier les jambes pour s’asseoir.
— Peut-être madame la cheikha, votre excellente épouse, pourrait-elle se joindre à nous ? proposa mon oncle. C’est bien votre femme, n’est-ce pas, là-bas dans la cuisine ?
— C’est elle, en vérité, cheikh Folo. Mais qu’Allah l’en préserve, elle se garderait bien d’offenser les règles de la bienséance en prétendant partager ce repas d’hommes.
— Bien sûr, toussota mon oncle. Pardonnez-moi. J’oubliais la bienséance, en effet.
— Comme l’a dit le Prophète – qu’il soit béni et que la paix soit avec lui : « Je me suis tenu aux portes du paradis et n’y ai vu que des indigents. Je suis parvenu aux portes de l’enfer et n’y ai vu quasiment que des femmes. »
— Hum, j’entends bien. Eh bien, peut-être vos enfants pourraient-ils venir, eux, dans ce cas. Ils tiendraient compagnie à Marco. Si vous en avez, naturellement.
— Hélas, je n’en ai point, répondit Ishaq l’air navré. Je n’ai que trois filles. Ma femme n’est qu’une baghlah, elle est stérile. Messeigneurs, voudriez-vous me permettre d’implorer humblement la bénédiction divine sur ce repas ? Nous inclinâmes la tête en signe d’assentiment, et il marmotta : Allah ekber rakmet, ajoutant en vénitien, Allah est grand. Remercions-le de ses bontés.
Nous commençâmes à nous servir en tranches de mouton cuit avec des tomates et des oignons, ainsi qu’en concombres farcis au riz et aux noisettes. Tandis que nous procédions à cette opération, j’en profitai pour m’adresser au maître des lieux :
— Veuillez m’excuser, seigneur Ishaq. Pourrais-je vous poser une question ?
Il acquiesça d’un air affable.
— Ravissez-moi de votre demande, jeune cheikh.
— Ce mot que vous venez d’employer, en parlant de votre femme. Baghlah. J’ai déjà eu l’occasion de l’entendre. Que veut-il dire, au juste ?
La question parut le déconcerter quelque peu.
— Une baghlah est une mule, et ce terme désigne aussi une femme pour ainsi dire infertile. Ah, je m’aperçois que cette appellation vous semble un peu rude pour qualifier mon épouse. Vous avez raison. Après tout, c’est une excellente femme sous tous les autres rapports. Vos seigneuries n’auront pas manqué de remarquer la magnifique rotondité lunaire de son postérieur. Il est énorme, pesant, massif, en un mot merveilleux. Il l’entraîne en position assise quand elle est debout et l’oblige à s’asseoir lorsqu’elle se couche. Oui, vraiment, une excellente femme ! Elle a aussi de très beaux cheveux, quoique vous n’ayez pu les voir. Plus longs et plus luxuriants encore que ma barbe. Vous savez sans doute qu’Allah a chargé l’un de Ses anges de rester debout au pied de Son trône et de passer tout son temps à L’en remercier ? C’est la seule mission de cet ange. Il se borne à louer Allah du matin au soir d’avoir donné des barbes aux hommes et ces longues tresses aux femmes.
Dès qu’une pause intervint dans son bavardage, j’en profitai pour placer :
— J’ai entendu un autre mot. Kus. Qu’est-ce que c’est ?
Le domestique qui s’occupait de nous émit un son étouffé, et Ishaq eut l’air encore plus déconfit.
— C’est un mot inconvenant pour désigner... euh, ce n’est vraiment pas un sujet adapté à une discussion autour d’un repas. Je ne répéterai pas ce mot, mais c’est un terme vil qui désigne les parties les plus honteuses d’une femme.
— Et ghunj ? continuai-je. Qu’est-ce donc, un ghunj ?
Le serviteur faillit carrément s’étrangler et quitta précipitamment la pièce, tandis qu’Ishaq paraissait, cette fois, totalement désemparé.
— Où avez-vous passé votre temps, jeune cheikh ? C’est là un mot fort grossier, également... qui désigne le mouvement auquel se livre la femme. La femme ou bien le... c’est-à-dire, le partenaire passif. Le terme se réfère au mouvement que l’on fait pendant que l’on se livre – et ici, qu’Allah me pardonne – au commerce charnel.
Mon oncle pouffa de rire et expliqua à titre d’excuse :
— Mon sacripant de neveu, voyez-vous, tente d’apprendre de nouveaux mots afin de pouvoir se rendre utile durant le voyage qui nous attend vers ces lointaines contrées.
Ishaq murmura, en guise de réponse :
— Le Prophète a dit – que la paix soit sur son âme : « Il n’est pas meilleure provision qu’un compagnon pour la route. »
— Il y a encore deux autres mots..., insistai-je.
— Et comme le dit aussi la citation, continua Ishaq d’une voix enrouée : « Mieux vaut mauvaise compagnie que route solitaire. » Sincèrement, jeune cheikh Folo, je dois renoncer à traduire davantage vos récentes découvertes.
Mon père prit alors la parole et aborda un sujet moins embarrassant, alors que notre repas en arrivait aux douceurs du dessert, une confiture d’abricots, de dattes et de zestes de citron parfumée à l’ambre. Ainsi les deux mots mystérieux de tabzir et de zambur me restèrent-ils inconnus, je n’en découvris la signification que bien plus tard. Quand le dîner, arrosé de qahwah et de sharbat, s’acheva, Ishaq prononça une nouvelle action de grâce (contrairement à nous autres chrétiens, les infidèles en disent une au début et une à la fin du repas) : « Allah ekber rakmet » et, l’air quelque peu soulagé, prit congé de nous.
Lorsque, quelques jours plus tard, mon père, mon oncle et moi-même nous rendîmes à nouveau au château d’Acre à l’appel de l’archidiacre, celui-ci nous reçut en compagnie du prince et de la princesse, ainsi que de deux hommes vêtus des habits blancs et du manteau noir de l’ordre des Frères prêcheurs de saint Dominique. Une fois nos salutations échangées, l’archidiacre Visconti nous présenta les deux nouveaux venus :
— Voici les frères Nicolas de Vicence et Guillaume de Tripoli. Tous deux se sont portés volontaires pour vous accompagner, messires Polo.
Quel que fut le désappointement qu’il put ressentir, mon père n’en laissa rien paraître et se contenta de cette réponse :
— Je vous suis reconnaissant, mes frères, et vous souhaite la bienvenue dans notre groupe. Puis-je me permettre de vous demander ce qui vous a incités à vous associer à notre mission ?
L’un d’eux, plein d’animation, avoua, l’air décidé :
— Nous sommes révoltés du comportement de nos camarades chrétiens, ici à Acre.
L’autre compléta, sur le même ton :
— Nous aspirons donc à l’air purifié de la lointaine Tartarie.
— Soyez-en remerciés, mes frères, répéta mon père, toujours d’une exquise politesse. À présent, auriez-vous la bonté de m’accorder le temps d’un entretien privé avec Sa Révérence et Leurs Altesses royales ?
Les deux frères esquissèrent une grimace, comme offusqués par cette demande, mais quittèrent la pièce. S’adressant à l’archidiacre, mon père, faisant référence à la Bible, prononça ces mots :
— La récolte est vaste, et les laboureurs manquent. À quoi Visconti opposa cette autre citation :
— Là où deux ou trois seront rassemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux.
— Cependant, Votre Révérence, ce sont des prêtres que j’attendais.
— Aucun prêtre ne s’est porté volontaire. Ces deux frères sont néanmoins des prêcheurs. Comme tels, ils sont habilités à remplir presque n’importe quelle tâche ecclésiastique, depuis la fondation d’une église jusqu’au règlement d’une dispute familiale. Leurs pouvoirs de consécration et d’absolution sont plus limités, bien sûr, et ils ne peuvent conférer l’ordination, mais il vous faudrait emmener un évêque, pour cela. Je suis désolé de ce faible effectif, mais je ne puis en conscience contraindre qui que ce soit d’autre à vous suivre. Une autre requête ?
Mon père hésitait, mais ce fut alors mon oncle qui, bravement, intervint :
— Oui, Votre Révérence. Les frères admettent qu’ils ne partent pas de gaieté de cœur, mais pour quitter l’atmosphère dissolue de cette cité.
— Saint Paul n’avait pas fait autre chose, répliqua sèchement l’archidiacre. Je vous renvoie au livre des Actes des apôtres. La cité s’appelait à l’époque Ptolémaïs, et, lorsque Paul y entra, il ne put y tenir une journée.
— Amen ! conclut la princesse d’une voix fervente, tandis que le prince Edouard gloussait, nous assurant par là de sa sympathie.
— Votre choix vous appartient, résuma Visconti à notre intention. Ou vous partez vous adresser ailleurs, ou vous attendez l’élection d’un nouveau pape afin de lui demander directement audience. À moins que vous n’acceptiez les services de ces deux frères dominicains. Ils m’ont déclaré être prêts à vous suivre dès demain.
— Nous les acceptons, Votre Révérence, bien sûr, souffla mon père. Et vous remercions de vos bons offices.
— À présent, déclara le prince Edouard, vous allez devoir contourner les terres sarrasines pour vous diriger vers l’est. Une route évidente s’impose à vous.
— Nous serions bien heureux de la connaître, dit oncle Matteo.
Il avait apporté avec lui le Kitab d’Al-Idrîsî et l’ouvrit à la page représentant Acre et ses environs.
— Excellente carte, approuva le prince. Voici la situation. Pour partir vers l’est d’ici il vous faut d’abord monter vers le nord afin de contourner les positions des Mamelouks. (En bon chrétien, le prince avait inversé les pages de façon à placer le nord en haut.) Seulement, les principaux ports les plus proches dans cette direction, qui sont Beyrouth, Tripoli et Lattaquié... (il tapotait les points dorés indiquant ces villes portuaires sur la carte), s’ils ne sont pas déjà tombés aux mains des Sarrasins, sont déjà lourdement assiégés. Il vous faut donc aller... laissez-moi réfléchir, à plus de trois cent vingt kilomètres au nord, le long de la côte. Ici, en petite Arménie.
Il désignait un endroit de la carte qui, apparemment, ne méritait pas de point doré.
— À l’embouchure de l’Oronte se trouve le vieux port de Suvediye. Peuplé de chrétiens d’Arménie et de pacifiques arabes avedi, il demeure pour l’instant hors de portée des Mamelouks, qui ne s’en sont pas approchés.
— Ce fut un port d’importance majeure sous l’Empire romain, qu’on nommait Seleucia, précisa l’archidiacre. Depuis, il s’est appelé Ayas, Ajazzo, et a porté d’autres noms encore. Bien sûr, vous vous y rendrez par la mer, et non en suivant la route de la côte.
— Oui, confirma le prince. Un bateau anglais part demain par la marée du soir à destination de Chypre. Je donnerai des instructions au capitaine afin qu’il vous emmène, vous et les deux frères, et vous dépose en passant à Suvediye. Je vais également vous remettre une lettre d’introduction à l’attention de l’ostikan, qui est le gouverneur de Suvediye, lui demandant de veiller à votre sécurité. (Il ramena notre attention vers le Kitab.) Dès que vous vous serez procuré des animaux de bât à Suvediye, vous vous dirigerez vers l’intérieur des terres par cette passe fluviale, ici même, puis irez vers l’est jusqu’à la rivière Euphrate. Le voyage, par la vallée de l’Euphrate, devrait être facile jusqu’à Bagdad. De là, il existe diverses routes qui mènent vers l’Orient.
Mon père et mon oncle restèrent au château pendant que le prince y rédigeait sa lettre de sauf-conduit. Mais ils m’autorisèrent à faire mes adieux à Sa Révérence et à Leurs Altesses royales, afin que je puisse prendre congé et passer ainsi ce dernier jour à Acre comme il me plairait. Je n’eus plus l’occasion de revoir l’archidiacre, le prince et la princesse, mais obtins en revanche de leurs nouvelles par la suite. Peu après que nous eussions quitté le Levant, mon père, mon oncle et moi apprîmes que l’archidiacre Visconti avait été élu pape de l’Église de Rome, sous le nom de Grégoire X. Sensiblement au même moment, le prince Edouard abandonna la croisade, la considérant comme une cause perdue, et prit un bateau pour rentrer en Angleterre. Parvenu en Sicile, lui aussi reçut des nouvelles : son père venait de mourir, lui laissant le trône de roi d’Angleterre. Ainsi, j’avais sans m’en douter fait la connaissance de deux des hommes les plus éminents d’Europe. Je ne me suis cependant jamais enorgueilli de cette éphémère double rencontre. Après tout, j’allais être amené à approcher plus tard, en Orient, des hommes dont l’importance et le pouvoir réduiraient les papes et autres rois au rang de misérables nains.
Lorsque je quittai le château ce jour-là, c’était à l’une des cinq heures auxquelles les Arabes prient leur dieu Allah, et ces bedeaux qu’ils appellent muezzin étaient perchés sur les tours et les toits élevés, exhortant chacun à la prière de leurs chants à la fois monotones et puissants. Partout, que ce soit à l’intérieur des échoppes, sur le pas de porte des maisons et même jusque dans la rue poussiéreuse, les musulmans déroulaient de petites carpettes râpées et s’y agenouillaient. Le visage tourné au sud-est, ils appuyaient leur tête sur le sol entre leurs mains, le derrière levé. À ces heures-ci, toute personne dont vous pouviez voir le visage plutôt que le croupion était forcément ou un chrétien ou un juif.
Dès que tous à Acre eurent repris la station verticale, je repérai mes trois connaissances de la semaine précédente. Ibrahim, Nasser et Dahoud m’avaient vu entrer au château et étaient venus attendre que j’en sorte. Ils avaient l’œil brillant, tout excités à l’idée de me montrer la chose merveilleuse qu’ils m’avaient promise. D’abord, ils m’enjoignirent d’avaler l’aliment bizarre qu’ils m’avaient apporté. Nasser portait un petit sac de cuir qui s’avéra contenir des figues baignant dans de l’huile de sésame. J’aimais plutôt ce fruit, mais celles-ci, toutes visqueuses et gluantes de cette huile dont elles étaient imbibées, étaient fort désagréables au goût. Les garçons insistèrent néanmoins pour que je les ingère, ce préalable étant apparemment indispensable à la révélation qui devait suivre. Je me forçai donc à ingurgiter quatre ou cinq de ces épouvantables aliments.
Ceci fait, les trois garçons m’entraînèrent dans un interminable périple par les rues et les venelles de la ville. Cette errance me sembla incroyablement longue, et je ne tardai pas à ressentir dans mes membres une grande lassitude, tandis que mon esprit s’embrumait de plus en plus. Je me demandai un instant si le soleil n’avait pas tapé trop fort sur ma tête nue ou si les figues n’étaient pas quelque peu gâtées. Je voyais trouble ; les bâtiments, tout comme les passants, m’apparaissaient distordus, se balançant d’étrange façon. Mes oreilles bourdonnaient comme si j’étais environné d’une armée de mouches. La moindre aspérité sur le sol me faisait trébucher, et j’implorai mes compagnons de me laisser reprendre haleine un moment. Mais ceux-ci, toujours aussi pressants et exaltés, me tinrent par les bras et me forcèrent à continuer d’avancer, d’un pas lent et lourd. Je compris vaguement que cette sensation de confusion un peu nébuleuse que je ressentais était bien due à ces fameuses figues macérées dans l’huile. C’était tout à fait normal, m’assurèrent-ils, et nécessaire pour ce qui allait suivre.
Ils me traînèrent jusqu’à une entrée ouverte et fort sombre où, toujours obéissant, je me préparai à pénétrer. Mais alors, les garçons se mirent à gronder rageusement, et ce qu’ils me lancèrent devait plus ou moins signifier : « Espèce de crétin d’infidèle, tu ne vois pas qu’il te faut enlever tes chaussures et entrer pieds nus ? », d’où j’en déduisis que ce bâtiment était sans doute l’un de ces lieux de culte que les musulmans appellent masjid. Comme je ne portais pas de chaussures à proprement parler, mais des chausses à semelles, je dus les ôter et me retrouvai nu à partir de la ceinture. Je tirai sur ma tunique afin qu’elle couvrît vaille que vaille mon intimité ainsi dévoilée, me demandant vaguement s’il était plus présentable d’entrer dans un masjid les parties intimes ainsi dénudées plutôt que chaussé. Cela ne parut pas perturber les garçons, qui m’introduisirent sans hésiter dans la place.
N’étant jamais entré dans un masjid, je ne savais trop à quoi m’attendre, mais je fus assez surpris de trouver l’endroit totalement obscur et vide de tout pratiquant. Tout ce que je pus distinguer dans la pénombre fut une rangée de jarres en grès, presque aussi hautes que moi, appuyées le long du mur. Les trois enfants me dirigèrent vers celle qui se trouvait en bout de ligne et m’invitèrent à m’y glisser.
Me trouvant en infériorité numérique, à moitié nu et plus totalement maître de moi, j’appréhendais que les jeunes sodomites n’en profitassent pour abuser de moi. Je m’étais donc tenu sur mes gardes, prêt à me battre s’il le fallait. Mais ce qu’ils me proposaient là me sembla plus comique qu’outrageant. Lorsque je les interrogeai sur le pourquoi de l’opération, ils se contentèrent de continuer à me pousser vers la jarre massive, et j’étais trop déconcerté pour leur résister. Au contraire, tout en riant du côté grotesque de la situation, je laissai les garçons me hisser en position assise sur le rebord de la jarre, l’enjambai de moi-même et m’y coulai tout entier.
Ce n’est qu’une fois à l’intérieur que je vis qu’elle contenait un fluide visqueux, car je n’avais ressenti en y entrant ni éclaboussure, ni soudaine impression de fraîcheur ou d’humidité. En fait, l’amphore était à demi remplie d’une huile dont la température était si proche de celle du corps que je ne me rendis compte de tout cela que lorsque j’y fus immergé jusqu’à la gorge. En vérité, c’était plutôt agréable : émollient, enveloppant, à la fois doux et apaisant, particulièrement pour mes membres fatigués et mes parties intimes nues et sensibles. Cette sensation m’excita quelque peu. Etait-ce le prélude d’un quelconque rite sexuel, étrange et exotique ? Bon, jusqu’à présent en tout cas, je me sentais toujours bien et n’avais pas lieu de me plaindre.
Ma tête seule dépassait de l’ouverture de la jarre, et mes doigts en tenaient toujours le bord. Mais, en riant, les farceurs repoussèrent mes mains à l’intérieur et sortirent un objet qu’ils avaient dû trouver pas très loin, dans la pièce : un large disque de bois équipé de charnières, qui ressemblait fort à un pilori portable. Avant que j’aie pu émettre la moindre protestation ou tenter de m’esquiver, ils assujettirent l’engin autour de mon cou et le scellèrent. Il formait désormais couvercle sur la jarre dans laquelle je me tenais et, quoique point trop serré autour de mon cou, il s’était ajusté dans l’amphore de façon si solide que je ne pouvais plus ni l’en déloger, ni le relever.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? m’affolai-je, remuant mes bras autour de moi dans la jarre, tentant vainement de repousser vers le haut le couvercle de bois.
Du fait de la viscosité de l’huile chaude, mes mouvements étaient extrêmement ralentis, me donnant un peu l’impression de me mouvoir comme dans un rêve. Mes sens perturbés finirent cependant par identifier l’odeur de sésame de cette huile. Comme les figues qu’on m’avait fait avaler un peu plus tôt, il semblait que j’avais été mis à ramollir à mon tour dans de l’huile de sésame.
— Qu’est-ce que c’est que ça, enfin ? criai-je derechef.
— Va istadan ! Attends ! m’enjoignirent les garçons, m’intimant du geste de rester tranquille dans ma jarre.
— Attendre ? hurlai-je. Mais attendre quoi ?
— Attends le sorcier, répondit Nasser, en pouffant.
Sur quoi, lui et Dahoud se fondirent dans l’ombre grise menant à l’extérieur et disparurent.
— Attendre le sorcier ? répétai-je, mystifié. Pendant combien de temps ?
Ibrahim demeura juste assez pour brandir sur ses doigts levés une réponse à compter. Je scrutai l’obscurité et vis qu’il avait déployé les doigts de ses deux mains.
— Dix ? interrogeai-je. Dix quoi ?
Lui aussi reculait à présent vers la porte, non sans replier les doigts et les rouvrir à nouveau, par quatre fois.
— Quarante ? gémis-je, implorant et désespéré. Mais quarante quoi ?
— Chihil ruz, précisa-t-il. Quarante jours. Et, à son tour, il s’éclipsa par la porte.
— Attendre quarante jours ? m’écriai-je, au bord de l’évanouissement.
Mais aucune réponse ne vint.
Les trois chenapans étaient partis, et il semblait évident que ce n’était pas pour se cacher un instant. J’avais été abandonné à macérer dans ma jarre, dans l’obscurité, les narines envahies d’une entêtante odeur de sésame, dans la bouche le goût répugnant des figues saturées du même sésame... et toujours ce tourbillon de confusion dans mon esprit. J’essayais par tous les moyens d’interpréter ce que tout cela pouvait signifier. Attendre le sorcier ?
Non, ce ne pouvait être qu’une farce de gamins, un rite oriental. Le tenancier de l’auberge m’expliquerait probablement la chose en se tenant les côtes de rire devant ma crédulité. Mais quelle sorte de plaisanterie pouvait me retenir ainsi durant quarante jours ? Je manquerais le bateau du lendemain, je serais abandonné à Acre et, pour le coup, Ishaq aurait tout loisir de m’enseigner les coutumes arabes... À moins que je ne disparaisse pour de bon entre les griffes du sorcier ? Etait-il possible que, loin de la rectitude chrétienne, l’infidèle religion musulmane laissât ainsi les sorciers exercer librement leurs arts maléfiques ? J’essayai d’imaginer ce que pourrait faire un sorcier musulman d’un chrétien en bouteille. J’espérais surtout ne pas le deviner. Mon père et mon oncle me feraient-ils rechercher, avant de partir ? Me trouveraient-ils avant que le sorcier y parvienne ? Ou quelqu’un d’autre interviendrait-il ?
À l’instant précis où j’y pensais, quelqu’un s’en chargea. Une silhouette noire, plus imposante que celles des garçons, se dessina dans l’entrée grise. Elle s’y arrêta un moment, le temps d’habituer ses yeux à la pénombre, avant de se diriger lentement vers ma jarre. Elle était immense, imposante... et inquiétante. J’eus un réflexe de recul et me contractai dans ma jarre, tâchant de me recroqueviller sur moi-même et de rétracter ma tête sous le couvercle.
Quand elle fut tout près, je vis qu’il s’agissait d’un homme vêtu à la mode arabe, excepté le keffieh qui tenait sans être noué par une corde. Sa barbe bouclée d’un roux grisâtre faisait penser à une moisissure, et il me contemplait de ses yeux brillants de la couleur des mûres. Lorsqu’il énonça la traditionnelle formule : « La paix soit sur vous », je remarquai, malgré mon état d’égarement, qu’il la prononça d’une façon légèrement différente de celle des Arabes : « Shalom aleichem », dit-il.
— Vous êtes le sorcier ? murmurai-je, si terrifié que je m’exprimai en vénitien.
Je m’éclaircis la gorge, puis le répétai en français.
— Ai-je vraiment l’air d’un sorcier ? me lança-t-il d’un ton âpre et rugueux.
— Non, chuchotai-je, bien que je n’eusse aucune idée de ce à quoi pouvait bien ressembler un sorcier.
Je me raclai à nouveau la gorge et dis :
— Vous ressemblez fort à une personne que j’ai bien connue.
— Quant à toi, lança-t-il d’une voix moqueuse, tu sembles vraiment rechercher des cellules de plus en plus petites.
— Comment saviez-vous que... ?
— J’ai vu ces trois petits vauriens te traîner jusqu’ici. Cet endroit est bien connu pour son infâme réputation.
— Je voulais dire...
— Et je les ai vus repartir sans toi, juste tous les trois. Tu ne serais pas le premier garçon aux yeux bleus et aux cheveux clairs à arriver ici et à ne jamais en ressortir.
— Ils sont sûrement peu nombreux dans les parages à ne pas avoir les yeux et les cheveux noirs.
— Précisément. Tu es une rareté, en cette contrée. Or l’oracle doit justement s’exprimer à travers une rareté.
J’étais loin, encore, de tout comprendre. Je crois que je dus me contenter de battre des paupières, à cet instant. Il se pencha quelques secondes hors de mon champ de vision, puis réapparut, portant le sac de cuir que Nasser devait avoir laissé tomber avant de partir. L’homme en sortit une figue dégoulinante d’huile. J’eus presque un haut-le-cceur en l’apercevant.
— Lorsqu’ils trouvent un garçon de ton apparence, expliqua-t-il, ils l’amènent ici et le trempent dans l’huile de sésame, lui donnant à avaler au préalable ce genre de figues suintantes. Au terme de quarante jours et quarante nuits, il est devenu aussi tendre que ces fruits. Si tendre que sa tête peut être facilement séparée de son corps.
Il en fit la démonstration, tordant la figue entre ses doigts afin que, dans un son humide et à peine audible, elle se fendît en deux.
— Pour quoi faire, ensuite ? m’enquis-je, le souffle coupé.
Je sentais sous le couvercle de bois mon corps se ramollir, devenir cireux et malléable comme la figue et déjà s’affaisser, tout prêt à se séparer de mon moignon de cou avec un bruit gargouillant, pour retomber lentement au fond de la jarre...
— Pourquoi tuer un parfait étranger et de cette façon ?
— Cela ne le tue pas, selon eux. C’est une expérience de magie noire. (Il laissa choir le sac et les morceaux de figues, s’essuyant les doigts sur le bord de sa robe.) À sa façon, séparée de son corps, la tête continue de vivre.
— Quoi ?
— Le sorcier cale la tête découpée au fond de cette niche creusée dans le mur d’en face, sur un confortable lit de cendres de bois d’olivier. Il fait brûler de l’encens devant elle, psalmodie des paroles magiques, et, au bout d’un moment, la tête se met à parler. Sur demande, elle va prédire les famines et les bonnes récoltes, les guerres à venir, les périodes de paix et tout un tas de prophéties du même genre.
Je m’esclaffai, croyant qu’il poursuivait simplement la farce qui m’avait été faite, en rallongeant la sauce.
— Très bien, fis-je entre deux éclats de rire. Sais-tu que tu as failli me pétrifier de trouille, vieux compagnon de cellule ? Je n’ai pas pu me retenir de pisser dans cette bonne huile et de la frelater, du coup ! Mais je crois que ça va pouvoir suffire, maintenant. Lorsque je t’ai vu pour la dernière fois, Mordecai, j’ignorais que tu fuirais aussi loin de Venise. Mais ouf ! tu es là, et je suis heureux de te voir. Tu as eu tout loisir de savourer ta plaisanterie, je pense... Maintenant, libère-moi, qu’on puisse aller boire un petit qahwah tous les deux et évoquer nos aventures depuis notre séparation.
Mais il ne bougeait pas, se contentant de me regarder d’un air désolé.
— Allez, Mordecai, ça suffit !
— Mon nom est Lévi, corrigea-t-il. Pauvre petit gars, tu es déjà ensorcelé au point d’en avoir l’esprit dérangé.
— Bon, Mordecai, Lévi ou qui que tu puisses être ! fulminai-je. Relève cette saloperie de couvercle et libère-moi !
— Hein ? Pas question que je touche à cette impureté impie, s’offusqua-t-il, s’écartant d’un pas, l’air dégoûté. Je ne suis pas un crasseux d’Arabe, moi. Je suis un Juif.
Le mélange d’inquiétude, de colère et d’exaspération que je ressentais avait commencé de me nettoyer la tête, mais il ne m’inclinait pas encore au tact pour autant. Je déclarai donc abruptement :
— Tu es donc venu ici juste pour faire un petit brin de causette au pauvre prisonnier que je suis ? As-tu l’intention de me laisser ici aux mains de ces imbéciles d’Arabes ? Le Juif est-il aussi engoncé qu’eux dans la crétinerie des superstitions ?
Il émit un grognement. « Al tidàg », dit-il dans un premier temps, avant de traduire plus clairement sa pensée :
— Ne t’en fais pas. Je vais te tirer de là, puisqu’on me l’a demandé, mais je le ferai sans me souiller. Une chance pour toi, je suis maréchal-ferrant, j’exerce de l’autre côté de la rue. Cette barre de fer suffira. Tiens-toi bien, jeune Marco, afin de ne pas tomber quand ça cassera.
Il fit un moulinet avec la barre et, lorsqu’elle s’écrasa sur le côté de la jarre, sauta de côté afin de ne pas salir ses vêtements du jaillissement d’huile qui s’ensuivit. L’amphore se brisa dans un grand fracas, et je conservai mon équilibre à grand-peine, tandis que les fragments du récipient et son contenu s’effondraient à mes pieds. Le couvercle de bois pesa soudain de tout son poids sur mon cou. Comme mes mains pouvaient à présent atteindre sa partie supérieure, j’eus tôt fait de déverrouiller sa fermeture et lâchai le pilori dans la flaque d’huile qui couvrait le sol.
— Tout cela ne va-t-il pas vous valoir des ennuis ? demandai-je, montrant d’un signe du menton le désordre qui régnait désormais sur le sol.
Lévi haussa les épaules, fit des mains un geste d’incertitude et leva les sourcils d’un air fataliste. Je continuai :
— Vous m’avez appelé par mon nom et avez laissé entendre qu’on vous avait demandé de venir me tirer de ce péril...
— Pas de celui-ci en particulier, me précisa-t-il. Il s’agissait simplement de tirer Marco Polo d’affaire. Les seules informations qui m’ont été données, c’est que tu serais vraisemblablement proche du premier problème survenant à ta portée.
— Voilà qui est intéressant. De qui venait ce mot ?
— Je n’en ai aucune idée. Je suppose que vous avez dû, en une occasion, tirer un Juif d’un mauvais pas. Et le proverbe dit qu’une mitzvah[22] ne peut se payer que d’une autre mitzvah.
— Ah-ah, c’est bien ce que je pensais : il s’agit de ce vieux Mordecai Cartafilo...
Presque maussade soudain, Lévi rétorqua :
— Rien ne prouve qu’il s’agissait d’un Juif. Mordecai est un prénom originaire de l’antique Babylone. Et Cartafilo est un nom païen.
— Il affirmait être juif, et il y ressemblait fort, en tout cas. Ce nom est celui qu’il utilisait.
— Tu ne vas pas tarder à m’annoncer qu’il s’agissait du Juif errant, partis comme nous le sommes !
Interloqué, je concédai :
— Eh bien... Il m’a dit qu’il avait beaucoup voyagé, en effet.
— Khakma, grinça-t-il, mot que j’interprétai comme une parole de dérision. C’est une belle histoire, inventée par les goyim. Le Juif errant immortel n’est qu’un mythe. Les Lamed-Vav sont mortels, mais trente-six d’entre eux ne cessent de parcourir le monde en secret, prêts à apporter de l’aide.
Je n’avais plus vraiment envie de traîner dans cette pièce, avec ce Lévi qui dissertait de la réalité des mythes. Je lui fis pourtant remarquer :
— Vous êtes bien placé pour vous gausser des inventeurs d’histoires, après celles, grotesques, que vous m’avez contées sur les sorciers et les têtes parlantes.
Il me regarda longuement, grattant sa barbe d’un air pensif.
— Grotesques ? (Il me tendit sa barre de métal.) Là. Je n’ai pas envie de piétiner dans l’huile. Brisez la jarre suivante de la rangée.
J’hésitai durant un long moment. Même si cet endroit n’était qu’un banal lieu de culte masjid, nous avions déjà sérieusement attenté à son caractère sacré. Et puis, après tout, me dis-je, quelle différence ? Une jarre, deux jarres... J’abattis la barre métallique de toute ma force sur la jarre en question, qui se brisa très facilement et laissa couler son contenu huileux dans un bruit mouillé. Soudain, quelque chose de mou et de gluant heurta le sol, dans un son moite et étouffé. Je me penchai au-dessus pour mieux voir mais reculai aussitôt, intimant à Lévi :
— Venez, partons vite.
À l’entrée, je retrouvai mes chausses là où je les avais déposées et fus bien heureux de pouvoir m’y glisser de nouveau. Le fait de les souiller instantanément de cette huile dont je dégoulinais ne me dérangea pas outre mesure, le reste de mes vêtements étant déjà saturés et à essorer. Je remerciai Lévi de son secours, ainsi que de son explication sur la sorcellerie arabe. Il me souhaita « lechaïm et bon voyage[23] » et me mit en garde : il n’y aurait pas toujours un Juif pour me tirer de chaque mauvais pas. Là-dessus, il regagna sa forge, et je me hâtai vers l’auberge, jetant de fréquents regards par-dessus mon épaule pour guetter si je n’étais pas suivi par trois Arabes ou le sorcier pour le compte duquel ils m’avaient capturé. Je n’envisageais plus du tout cette aventure comme une farce, et la sorcellerie me semblait désormais une chose tout à fait sérieuse.
Lorsque Lévi m’avait enjoint de briser la seconde jarre, il ne m’avait pas demandé ce que j’avais vu en me penchant sur les tessons. Je n’avais pas essayé de le lui décrire, et j’ai aujourd’hui encore du mal à l’exprimer clairement. L’endroit était sombre, je l’ai dit. Mais l’objet qui avait heurté le sol avec ce répugnant clapotis humide était un corps humain. Ce que je distinguai assurément, c’est que ce corps était nu et qu’il avait été celui d’un individu de sexe masculin n’ayant pas encore atteint l’âge adulte. Autre détail curieux, il reposait sur le sol comme un sac de peau vidé de son contenu. Une poche dégonflée, flasque, dont tous les os auraient été extraits ou dissous. La seule chose que je pus encore observer, c’est que ce corps n’avait plus de tête. Depuis lors, je n’ai jamais plus mangé de figues ni aucun autre aliment qui eût le goût de sésame.